« n.m (sociologie) - ensemble des relations et interactions entre individus et groupes dans une société »
« Quel fil et quel mot choisirais-tu pour parler de toi ? »
« Quel fil et quel mot représenteraient ta vision du monde ? »
Avec ces questions, la tisserande Nicole Genoud invite 300 personnes à participer à son œuvre – des proches et des anonymes, des hommes et des femmes, des adultes et des enfants (et tout ce qui se situe entre les deux). De septembre 2025 à février 2026, elle recueille patiemment les fils et les mots… et se retrouve aussitôt confrontée à l’imprévisibilité de la nature humaine !
Car cette consigne, en apparence simple, peut prendre des sonorités différentes dans chaque oreille. En examinant la récolte finale, on trouve ainsi quelques surprises : des formats hors normes et des assemblages, des phrases complètes et des silences, des langues étrangères, des onomatopées et mêmes quelques inventions. Écarts d’interprétation ou élans de liberté ? Face à une règle, nous ne sommes pas à égalité.
Les 300 représentations de soi sont disposées en premier : elles viennent former la chaîne. On retrouve la verticalité des sujets debout, existences parallèles les unes à côtés des autres, en tension permanente.
Au cours de ce processus, Nicole Genoud fait connaissance avec sa matière, elle noue avec chaque fil une relation unique. À l’image, peut-être, de ceux et celles qui les ont choisis, il y a les rebelles et les dociles, les sobres et les excentriques. Nicole les organise de sorte à créer une harmonie tout en préservant leurs singularités.
Que faire, à cette étape, des fils qui ne correspondent pas aux dimensions requises ? Celui-ci est trop large pour passer dans le peigne. Cet autre, si fragile, risque de se rompre. Serait-il plus sage de les exclure, pour le bien du projet final ? La tisserande fait le choix de l’inclusion. Pour ceux qui s’éloignent de la norme, elle trouve des chemins de traverse, des solutions sur mesure. L’expérience du tissage s’en retrouve enrichie. Les automatismes ne suffisent plus. L’artiste, telle l’équilibriste sur sa corde raide, est tenue d’avancer en pleine présence, avec lenteur, respect… et inventivité !
Viennent alors se mêler les visions du monde, dans le sens de l’horizon. 300 fils, 300 allers et retours qui unissent les individus, les connectent, les transforment aussi. La tisserande, amusée, se prend au jeu. Elle devient artisane de la rencontre, entremetteuse, médiatrice. À chaque nouveau fil, elle assiste avec curiosité aux changements qu’il apporte, aux influences qu’il exerce sur l’ordre établi. Les différences d’épaisseur créent du relief, les mailles sont inégales, les tensions varient d’une zone à l’autre. La chaîne humaine, qui se tenait bien droite, en sort métamorphosée. Elle s’assouplit, se détend.
Dans ce chaos apparent, des motifs inattendus surgissent. À force de répétition, l’irrégularité devient cohérence. Au centre, une bande colorée se distingue, ses rangs sont plus lisses et compacts. Il s’agit d’un groupe, dont les membres semblent narguer les autres en affichant leur appartenance. Les identités s’y alignent pour former un « Nous » dans le grand « Tout » ! Le groupe uniformise, et en même temps rassure. L’être humain, animal grégaire, trouve en son sein un refuge salutaire, la réponse à un appel ancestral.
Il y a plus de 2000 ans, Platon comparait l’art politique au travail du tisserand. Diriger un État, selon cette métaphore, exige de savoir créer du lien entre ses membres, en entrelaçant les caractères opposés : il s’agit de « les ourdir ensemble (…) pour composer un tissu lisse et, comme on dit, de belle trame » (Platon, Le Politique). Le travail de Nicole Genoud incarne fidèlement cette idée, chaque fil symbolisant une existence unique, doté d’un tempérament, de valeurs et d’une sensibilité propre.
Or, pour être durable, le « tissage social » a besoin de limites claires. Un soin particulier est mis dans la confection des lisières, sans lesquelles tout l’ensemble risque de se désintégrer. Le châssis en bois, pour terminer, apporte stabilité et symétrie. Cette structure ne cherche pas à limiter, mais au contraire à protéger la souplesse du tissu. Voilà peut-être le plus grand défi de l’acte politique : protéger sans contrôler, fédérer tout en célébrant les libertés individuelles.
Enfin, un zoom arrière s’impose, pour admirer le résultat. Les centaines de fragilités se sont soudées pour composer un ensemble solide. Leurs destins sont liés par l’histoire commune qu’ils ont contribué à broder.
Entre ordre et anarchie, le tableau collectif surprend, peut-être, par l’émotion principale qui s’en dégage : une joie vibrante, indéniable. Parmi les visions de soi qui ne sont pas toujours tendres et les regards parfois sombres sur notre monde imparfait, la couleur et l’espoir semblent avoir triomphé.
Coline Casnabet
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